"Coups de bâton sur les doigts, fessées cul nu, viol en salle de classe" : en Lozère, une congrégation religieuse dans la tourmente

Abonnés
  • Une partie des faits se serait déroulée il y a plusieurs dizaines d’années à l’école Saint-Privat de Mende.
    Une partie des faits se serait déroulée il y a plusieurs dizaines d’années à l’école Saint-Privat de Mende. Midi Libre - Manon Baffie
Publié le
François Barrère et Manon Baffie

Un collectif lance un appel à témoignage auprès des anciens élèves des Frères des Ecoles Chrétiennes, fondée par Jean-Baptiste de Lasalle, qui gère 150 institutions scolaires en France, et plusieurs en Occitanie. Des récits recueillis par Midi Libre évoquent deux établissements situés à Mende et à Langogne. Selon la congrégation, plus de 70 anciens élèves ont déjà été indemnisés en France, pour des faits pénalement prescrits.

"Soixante-cinq ans après les faits, j’ai toujours les traces de ce qu’ils m’ont fait. Mes parents m’avaient mis dans cette école, et les frères étaient responsables de tout ce qui m’arrivait. Aujourd’hui, la congrégation n’assume pas vraiment la gravité de tous ses actes."

Deux ans après le scandale de Betharram, une nouvelle congrégation religieuse, celle des Frères des écoles chrétiennes, créée par Jean-Baptiste de la Salle, est la cible d’accusations de violences physiques et sexuelles. Un collectif, revendiquant à ce jour une vingtaine de membres, vient de se créer, pour réunir de nouveaux témoignages contre les pratiques, anciennes, qui auraient eu cours dans certains des 150 établissements scolaires sous contrat, gérés par les Lasalliens.

"Nous voulons permettre aux victimes de déposer plainte, car il n’y a eu aucune repentance ou regrets exprimés. Il n’y a pas de réelle reconnaissance des faits" poursuit Philippe Auzenet, 73 ans, à l’initiative de ce collectif national.

Lui-même affirme avoir été victime de graves sévices récurrents infligés par d’autres élèves, "au vu et au su des surveillants", dans l’institution Lasalle de Rouen, qui regroupe école, collège et lycée.

"J’avais entre sept et neuf ans, et j’étais régulièrement pendu par les pieds par des élèves de cinq ans plus âgés que moi qui avaient des couteaux et faisaient semblant de m’arracher les yeux. Cet établissement est en première ligne : je suis en contact avec une autre victime, qui a 77 ans, et affirme y avoir été violé par quatre personnes, dont un sacristain, un aumônier et un abbé. Il y avait aussi un professeur d’histoire et géographie qui était très violent, qui arrivait dans le dos des élèves et les frappait à coups de poing dans le dos."

Un climat de violence et de terreur

Lancé via les médias, cet appel à témoins fait écho à d’autres témoignages, recueillis en 2025 en Lozère par Midi Libre, et concernant deux établissements gérés par la congrégation, à Mende et à Langogne. Là encore, il s’agit de faits anciens, et judiciairement prescrits, mais qui attestent d’un climat de violence et de terreur régnant dans ces institutions catholiques.

"Coups de bâton sur les doigts pour des raisons aussi futiles qu’être le dernier à ranger son cahier, fessées cul nu debout sur le bureau, jet de brosse dans la figure, mise à genoux au coin sur une règle en fer " raconte Jacques (prénom d’emprunt) 50 ans, qui a été scolarisé à l’école Saint-Privat de Mende. Il affirme aussi avoir été victime de viol et d’agressions sexuelles répétées de la part d’un des membres de la congrégation, dans une salle de classe.

"Quand le frère a fermé la porte de la classe alors que tous les copains partaient en récré, et qu’il est venu vers moi, je suis mort. Oui, il m’a tué intérieurement. À la suite de cela, je suis devenu suicidaire, et surtout, il m’a marqué au fer rouge pour les autres prédateurs. J’ai subi au moins un autre viol, quelques années plus tard."

Suivi par un psychiatre et par un psychologue, il affirme que les souvenirs de ces agressions, occultées pendant des décennies, ne lui sont revenus qu’il y a quelques années. "Durant 40 ans, je n’ai pas vécu, pas entièrement."

t il souhaite pour l’instant rester anonyme : "Nous sommes en Lozère, une terre où le diocèse est encore puissant", explique-t-il.

Gilles, 62 ans, était lui scolarisé à l’Inter collège catholique de Langogne, au début des années 70. Il rapporte des scènes similaires, "qui concernaient systématiquement les frères." Là encore, on est entre la violence gratuite, le sadisme et la terreur.

"Quant à savoir ce qui pouvait bien se passer à l’internat…"

"Station à genoux prolongée d’une à deux heures sur l’angle de l’estrade du tableau avec règle en aluminium placée entre les genoux et les doigts, soulevé par les cheveux pour monter sur le sommet du bureau, en pente à l’époque, avec l’encrier. Le classique coup de règle sur les doigts, un élève jeté à terre par l’enseignant entre deux rangs de bureaux et "achevé" à coups de pied sur tout le corps. Un autre effrayé pour je ne sais quelle raison, faire ses besoins sur lui, alors que nous étions alignés dehors, devant la salle de classe, avec pour consignes le silence et l’alignement parfait. J’étais en sixième, j’avais onze ans."

Il n’a pas été témoin ou victime de violences sexuelles, mais n’en serait pas étonné, "sachant que j’étais externe, quant à savoir ce qui pouvait bien se passer à l’internat…"

Ces actes de violence anciens, la congrégation des Frères des écoles chrétiennes n’en conteste pas l’existence, selon un communiqué publié dimanche par leur avocat, Me Matthias Pujos, du barreau de Paris.

"La souffrance des victimes est une réalité qui ne peut ni ne doit être minimisée, et leur parole mérite écoute, reconnaissance et considération" insiste-t-il. "Dès 2014, soit bien avant la mise en place de la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église, elle a créé une cellule d’écoute dédiée […] spécifiquement chargée de recueillir les signalements." 

70 anciens élèves ont déjà été indemnisés

Selon l’avocat, trois signalements ont été effectués en justice, "dont le dernier date du 15 décembre 2025 auprès des procureurs de Besançon, Evry-Courcouronnes et Reims", concernant des faits "susceptibles de recevoir une qualification pénale qui auraient pu être commis par un Frère encore en vie".

 La cellule d’écoute mise en place par la congrégation a recueilli 72 témoignages portant sur des faits commis "des années 1950 jusqu’à 1980". À ce jour, 70 d’entre eux ont débouché sur un protocole "reconnaissant le caractère vraisemblable des accusations portées contre un membre de la Congrégation".

Plus de 2,4 millions d’indemnités financières ont été versées. Jacques, l’ancien élève de l’école Saint-Privat à Mende, fait partie de ceux dont le témoignage a été recueilli par cette commission. Elle a pu confirmer la présence du frère qu’il a accusé de viol, et lui apporter une information qu’il ignorait : "Cet homme né en 1924 est décédé en 1990". Insuffisant selon lui : "Je veux porter plainte, je veux une enquête, je veux savoir ce qu’il s’est passé, même si je connais la réponse : c’est trop tard."

Cet article est réservé aux abonnés
Accédez immédiatement à cet article
1 semaine offerte
Cet article est réservé aux abonnés
Accédez immédiatement
à cet article à partir de
3,99€/mois