"Ce livre est né d’un besoin de redonner au territoire rural qui m’a vue grandir une forme de dignité", explique Juliette Rousseau
Dans la continuité de son précédent livre La Vie têtue, l’écrivaine signe un texte écoféministe défiant les genres littéraires pour explorer les replis d’une terre épuisée.
Dans ce récit intime et poétique, vous racontez votre retour dans votre hameau familial. Quelle est l’histoire de votre campagne ?
Je viens d’une campagne très agro-industrielle en Haute Bretagne, campagne que j’ai quittée pour faire mes études, et où j’ai finalement choisi de revenir vivre passé trente ans. Ce retour a initié chez moi une réflexion qui s’est traduite par deux livres, La Vie têtue d’abord, qui interrogeait la notion de deuil en lien avec les violences patriarcales et environnementales, et plus récemment Péquenaude, qui se veut le témoin poétique d’une certaine ruralité. Je dirais que ce livre est né d’un besoin de redonner au territoire qui m’a vue grandir une forme de dignité, par l’écriture littéraire.
"La haine de soi est peut-être ce que l’on nous inflige en premier", écrivez-vous. Comment définiriez-vous cette haine de soi ?
Je ne suis pas certaine de savoir la définir. Bien sûr, on peut parler du stigmate accolé à la ruralité, c’est même à cela que renvoie le titre du livre, et je pense que d’autres l’ont très bien analysé, notamment Valérie Jousseaume avec son ouvrage Plouc pride. Mais cette honte, j’aurais du mal à en parler.
Ce que je peux dire en revanche, c’est que depuis la sortie du livre, j’ai reçu beaucoup de témoignages de ruraux et de rurales qui l’ont sentie en lisant Péquenaude, souvent alors même qu’ils pensaient s’en être débarrassés. L’hypothèse que je fais dans ce titre est que ce stigmate tient ensemble les corps et la terre, et qu’il a pour conséquence dans un territoire comme le mien d’avoir permis l’exploitation des uns comme de l’autre.
"Vous dites aussi la dureté d’être une femme en milieu rural. Leur existence est-elle à ce point invisibilisée ?"
On voit bien aujourd’hui la force de la mise en équivalence entre campagne, agriculture et masculinité dans les représentations des territoires ruraux. D’ailleurs, quand on cherche à représenter des femmes rurales on va souvent aller chercher des agricultrices et des paysannes alors que ce sont les secteurs où elles sont les moins représentées.
On ne pense jamais aux travailleuses des Ehpad, du soin ou de la petite enfance, domaines tout aussi nécessaires à la vie en territoire rural que ne l’est l’agriculture, et où les femmes sont particulièrement présentes. Là aussi, il nous faut aller au-delà de l’écran de fumée que constituent les représentations les plus courantes.
Qu’est-ce que veut dire être issu de la ruralité aujourd’hui ?
Pas grand-chose à mon avis. Surtout, cela ne veut pas dire qu’on a une plus grande légitimité à l’habiter qu’une personne qui n’en serait pas issue. La seule vraie question à mon sens, c’est comment nous voulons habiter ensemble les lieux qui sont les nôtres, à l’inclusion de tout ce qui les compose.
À ce titre, ville ou campagne, c’est à la même séparation d’avec le vivant que nous avons à faire. Lorsqu’on parle de ruralité, on a plus souvent tendance à convoquer les poncifs accolés au mot (l’agriculture, l’éloignement de la ville et de ses modes de vie, la chasse) et si toutes ces choses peuvent renvoyer à des réalités, il me semble qu’elles doivent avant tout être comprises dans la spécificité des territoires dont on cherche à parler.
Ne serait-ce que la catégorie de « ruralité » reste à interroger : où commence la ruralité ? Est-ce que ce terme permet de pointer du doigt ce qui relèverait d’un commun ou bien au contraire de lisser des différences pourtant fondamentales ?
Une poésie qui répare
Autrice et éditrice, directrice de la collection de poésie des éditions du commun, Juliette Rousseau, ex-coordinatrice et porte-parole de la Coalition Climat 21 pour la COP 21 à Paris, a toujours multiplié les terrains de lutte : du syndicalisme étudiant à l’altermondialisme, en passant par le féminisme et la justice climatique.
Avec son récit en forme de fragments poétiques, Péquenaude, elle poursuit sa réflexion entamée dans La Vie têtue (paru en 2022) sur les enjeux féministes et environnementaux d’une ruralité aux paysages dévastés.
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