Inégalité entre les mâles et les femelles : chez les primates, ce n’est pas toujours lui qui gagne
Le primatologue Elise Huchard a piloté une étude qui montre que le mâle ne "gagne" pas toujours face à la femelle, à l’encontre d’une idée qui a longtemps prévalu chez les scientifiques, et qui reste ancrée dans le grand public.
Cinq ans d’enquête, des centaines d’études internationales passées au crible, et 121 espèces étudiées. Elise Huchard, directrice de recherche au CNRS, biologiste et primatologue, spécialisée en écologie comportementale attachée à l’Isem, institut des sciences de l’évolution de Montpellier, publie une étude inédite sur les relations entre les mâles et les femelles, à l’encontre des idées reçues. Résultat : les mâles sont dominants chez 17 % des primates, les gorilles, les macaques, les chimpanzés, les babouins pour au moins cinq des six espèces, et notamment les chacmas, sujet d’étude d’Elise Huchard en Namibie. Les femelles sont dominantes chez 13 % des primates, notamment les bonobos, les sifakas, les lémuriens.
Pour éviter tout amalgame, toute ressemblance avec l’espèce humaine serait fortuite : "Les primates les plus proche de nous sont les chimpanzés, où le mâle est dominant, et le bonobo, où la femelle est dominante. Nos origines évolutives n’expliquent pas le patriarcat", tranche, d’entrée la scientifique. Les primates n’en ont pas moins beaucoup à nous apprendre sur la relation entre sexe féminin et sexe masculin.
"Les tout premiers primatologues étaient des hommes"
Au départ, le raisonnement est pourtant biaisé : "Les tout premiers primatologues étaient des hommes. Quand ils sont partis sur le terrain, ils se sont d’abord intéressés aux combats entre mâles, et aux grandes espèces terrestres comme les chimpanzés", rappelle Elise Huchard, qui ne leur en fait pas procès : "On était dans les premières découvertes…"
Il faut attendre "les années 70-80 pour voir la profession se féminiser". Jusque-là, les scientifiques "sont dans les stéréotypes de leur génération", ils évoluent dans une "société plutôt patriarcale". Les années 1990 "ont été un vrai tournant" : "La philosophe américaine Donna Haraway pose la question de générations de chercheurs influencés par les stéréotypes, le patriarcat… et prend l’exemple de la primatologie". La Britannique Jane Goodall, décédée en octobre dernier, et l’Américaine Dian Fossey, sont déjà sur le terrain.
"Ce qui se passe dans la sexualité influence les rapports sociaux" des animaux
"La question des femelles dominantes est une très vieille interrogation pour beaucoup d’entre nous, et ça me fascine. Beaucoup d’études qui comportent des biais. On n’a sélectionné que celles qui étudient, dans les conflits, les situations où c’est la femelle ou le mâle qui gagne, et on a trouvé plus de données qu’on ne le pensait", explique Elise Huchard.
Au-delà des situations franches, où la domination d’un sexe est évidente, l’enquête définit une majorité des cas (70 % des espèces) où la situation est plus équilibrée. Quoi qu’il en soit, les situations sont souvent plus complexes que sur le papier : "Chez les bonobos, 70 % des conflits sont gagnés par les femelles. Mais dans certains groupes de ces mêmes singes bonobos, la situation s’inverse, les femelles ne gagnent que dans 40 % des cas. Et si le leader est généralement une femelle, il y a aussi parfois des mâles alpha". Mais quelles sont les situations favorables à la domination des femelles ? "On a testé plusieurs hypothèses", détaille Elise Huchard, qui précise que "ce qui se passe en matière de sexualité influence les rapports sociaux" des animaux.
Pourquoi les femelles dominent
Résultat : "Les femelles arrivent à dominer quand elles peuvent refuser de s’accoupler si elles ne le souhaitent pas", "quand elles sont aussi fortes physiquement que les mâles", aussi. Quand elles appartiennent à une espèce qui vit dans les arbres : "Elles ont plus de possibilités d’échapper à la tentative de monopolisation du mâle, elles peuvent s’échapper, s’enfuir, s’accoupler discrètement…" En revanche, "la charge parentale" l’affaiblit face au mâle : "Plus le temps de sevrage est long, plus le bébé a besoin d’attention, plus la femelle se soumet. Chez le chimpanzé, les petits sont sevrés à l’âge de 4 ou 5 ans".
Enfin, "les coalitions de femelles", une plus grande sororité, dirait-on si on parlait d’humains, ne sont pas forcément propices à la domination du féminin… qui n’est pas toujours un gage de sérénité : "Chez les bonobos, des femelles peuvent se coaliser pour tuer un mâle". À l’inverse "le gorille n’est pas forcément violent, et chez les babouins chacmas, tout dépend de la période, du nombre de mâles dans un groupe… s’ils ne sont pas nombreux, ils sont moins violents".



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