"Face au deuil, les enfants ne sont pas des adultes en miniature", une psychologue donne des clés pour aider les plus jeunes

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  • Petit ou grand enfant, adolescent, ne vivent pas le deuil de la même façon.
    Petit ou grand enfant, adolescent, ne vivent pas le deuil de la même façon. MAXPPP - Anne-Sophie Bost
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Psychothérapeute et psychologue clinicienne, autrice de nombreux ouvrages, Béatrice Copper-Royer consacre son dernier livre au deuil vécu par les enfants avec "Comprendre les enfants et les adolescents en deuil".

Pour Béatrice Copper-Royer, chaque enfant doit être accompagné en fonction de son âge.

Béatrice Copper-Royer :
Béatrice Copper-Royer : DR

Le deuil de l’enfant est différent du deuil d’un adulte.

Oui, ce ne sont pas des adultes en miniature, les enfants, ont des émotions qui leur sont propres. En fonction des âges, et de leur maturité émotionnelle, ils traitent des événements tout à fait différemment.

Donc effectivement, c’est très différent. Le deuil d’un père, d’une mère, d’un frère ou d’une sœur, vient toucher au cœur du noyau familial et les déstabilise beaucoup. C’est-à-dire qu’en dehors du chagrin de la perte, qu’ils vont appréhender en fonction de leur âge, avec leur histoire propre et leurs émotions propres, il y a le sentiment aigu que rien ne sera plus jamais comme avant.

Un enfant qui perd un frère ou une sœur est pétrifié par le chagrin de ses parents.

Les étapes du deuil telles qu’on les connaît, le déni, la colère… ne sont pas les mêmes chez un enfant ?

Non, ce n’est pas pareil. Les enfants peuvent avoir des réactions qui sont assez surprenantes. Et d’ailleurs, c’est pour ça que longtemps, on a peut-être cru que tout ça leur passait un peu au-dessus de la tête. Évidemment, c’est complètement faux. Mais c’est vrai qu’un enfant peut avoir l’air, par exemple, indifférent, ou un enfant petit peut avoir envie de faire le clown parce qu’il a tellement envie que son parent sorte de sa tristesse qu’il fait tout ce qu’il peut pour l’en distraire. Mais ils peuvent avoir des réactions complètement à contretemps, et tout d’un coup casser un de leurs jouets parce qu’ils vont avoir un énorme chagrin, une énorme colère. Et souvent, à ce moment-là, une sorte de… déversoir de chagrin s’exprime complètement à contretemps.

Les adolescents, c’est pareil. Certains fuient parce qu’en fait c’est "trop", donc ils sont un peu dans le déni et essayent de se distraire auprès de leurs copains. Certains sont un peu agressifs parce que le chagrin de leurs parents les déstabilise. D’autres se mettent au contraire dans une position de soutien très à l’écoute

Sachant que la conscience de la perte, c’est vers 8-10 ans ?

La conscience de l’irréversibilité de la mort n’est souvent pas avant l’âge de 6-7 ans, c’est-à-dire l’âge de raison. Dans la première partie de la vie, l’enfant est dans la toute-puissance infantile et imaginaire. Tout est possible, en fait. Dans leurs jeux, d’ailleurs, ils jouent souvent à se tuer et puis ils ne sont plus morts. Mais cette conscience que c’est pour toujours dépend aussi de la maturité de chacun.

Ce qu’il faut savoir sur le deuil.
Ce qu’il faut savoir sur le deuil. Midi Libre - SOPHIE WAUQUIER

Votre livre, qui se veut aussi un livre de soutien, est nourri de beaucoup de témoignages. Il y a vraiment, comment dire, une gamme malheureusement infinie de douleurs et de réactions. Comment il faut réagir, ou plutôt, quelles sont les erreurs à ne pas faire ?

Je pense que, par exemple, les petits ont besoin de sentir… une sécurité, ils ont besoin de se sentir protégés. Donc je trouve que c’est bien qu’un proche, par exemple, un oncle, une tante, un grand-père, une grand-mère, un référent, s’en occupe, le soutienne, le prenne en charge. Parfois, les enfants vont un coup à droite, un coup à gauche, au moment de la mort d’un frère ou d’une sœur ou d’un parent. Et je pense qu’il vaut mieux qu’il y ait une référence stable.

Un ponton d’ancrage auquel ils peuvent se raccrocher.

Oui. Et on peut ne pas faire participer les enfants les plus grands aux préparatifs de l’enterrement. C’est important qu’ils se sentent concernés et actifs dans les moments qui suivent le décès.

Surtout, vous dites que la plus grosse erreur est le déni, le silence, faire comme si de rien n’était.

En voulant les protéger, malheureusement, on les expose à des deuils impossibles qui vont ressurgir beaucoup plus tard de façon intempestive. Oui, c’est évident qu’à vouloir parfois trop protéger un enfant, on lui fait du mal.

Est-ce qu’il faut forcément les amener voir un psy ?

Non, pas forcément. Mais si on sent qu’il y a, plus tard, des troubles du sommeil, des colères récurrentes chez les plus jeunes, un décrochage scolaire, un isolement, oui, effectivement, c’est bien, ne serait-ce que d’y aller une fois, parce que parfois, ça suffit. On n’est pas obligé de s’engager dans un grand processus psychothérapeutique.

Un adulte peut-il pleurer, se montrer en souffrance devant un enfant ?

On n’est pas du tout obligé de se cacher. Mais quand l’enfant est petit, on peut lui dire que c’est une tristesse normale, qu’on ne restera pas triste tout le temps, et puis qu’on a des amis, des… frères, des sœurs, pour nous soutenir, pour que l’enfant n’ait pas le sentiment que tout repose sur ses épaules.

Un adolescent qui s’isole trop longtemps, ce n’est jamais bon signe.

Quels sont les symptômes d’un enfant qui va mal parce qu’il n’a pas digéré un deuil ?

Chez les petits, c’est beaucoup les troubles du sommeil et beaucoup de colères. L’enfant "explose" souvent. Trop souvent. Chez les plus grands, ce peut être les troubles somatiques aussi, mal au ventre, mal à la tête. Et puis l’isolement. Un adolescent qui s’isole longtemps, ce n’est jamais bon signe. Il y a aussi le décrochage scolaire.

Certains adolescents peuvent paraître assez désinvoltes, ce n’est évidemment pas de l’indifférence, c’est de la peur.

Il faut en parler aux enseignants, à la crèche, la maternelle ?

Oui, bien sûr, c’est une évidence. L’enfant a besoin aussi de savoir que quand il retourne à l’école, son maître ou sa maîtresse est au courant. Quand il retourne au collège, au lycée, que les profs, le prof principal a été averti. Oui, c’est important.

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Les enfants qui ont vécu des deuils très douloureux ne sont pas condamnés à être des adultes qui avancent de manière bancale ?

Ça, sûrement pas heureusement. Je leur dis toujours qu’on peut être très endeuillé, avoir un grand malheur, et pour autant, la vie est bien faite, on continue de vivre, et on peut être très heureux. La seule chose, c’est que oui, il y a peut-être un peu une perte d’insouciance, ou d’un coup, une grande maturité qui arrive. Un adolescent qui perd à 13 ou 14 ans un parent ou un frère ou une sœur, se sent un peu différent des autres. Il a une conscience aiguë que la vie est parfois imprévisible et douloureuse.

Vous-même avez perdu des proches très jeunes. Souvent, les psys ne racontent pas leur vie, mais là, c’était nécessaire ?

Oui, on a plus de légitimité si soi-même on est passé par là. Et ça m’a paru bizarre d’écrire un livre sans dire que moi aussi j’étais passée par là, que j’avais perdu mon père, que j’avais perdu mes frères, et que ça ne m’a pas empêchée d’avoir une vie agréable, heureuse, et un travail. Ce n’est pas s’exhiber, c’est être plus crédible.

"Comprendre les enfants et les adolescents en deuil", écrit avec la journaliste Marie-Guyot (ed. Eyrolles, 17,90 euros).

 

 

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