"Je commence ma troisième vie"… Que devient Dylan, aveugle, implanté avec une prothèse faite d’os, de dent et de plexiglass ?
Aveugle il y a quelques mois, Dylan Vas, un Frontignanais de 25 ans, a désormais récupéré une vue parfaite de son œil gauche opéré avec une technique rare, unique en France, proposée au CHU de Montpellier.
Une première intervention de l’espoir le 24 juin, une deuxième pleine de promesses le 10 septembre, et après ? Au terme d’une "année de fou", Dylan Vas, 25 ans, donne rendez-vous le 29 décembre sur la terrasse d’un café illuminé de soleil sur la place de l’Hôtel de Ville de Frontignan. Aveugle il y a encore quelques mois, il arrive et repart seul, en toute autonomie.
La belle histoire qui lie depuis près d’un an le jeune Héraultais au Pr Vincent Daïen, chef du service d’ophtalmologie du CHU de Montpellier, continue. Depuis deux ans, le médecin redonne la vue à quelques patients atteints de cécité après un accident ou une maladie grâce à une technique tombée en désuétude, avec une prothèse faite de dent, d’os et de plexiglass. Dylan est un de ses plus jeunes patients. Son histoire a ému bien au-delà de l’Occitanie.
Aveugle après avoir contracté la maladie de Lyell à l’âge de 12 ans, Dylan, voit désormais avec une acuité de sept dixième de son œil gauche opéré, 10/10 après correction, selon le dernier bilan établi fin novembre. Début janvier, à sa prochaine visite, il devrait être au-delà : "Avec la correction de mes lunettes actuelles, je vois flou, je pense être à 8/10", estime le Frontignanais, qui refait le fil de l’année : santé, quotidien, projets… "En février 2025, le professeur me proposait la prothèse", se souvient-il, c’était il y a moins d’un an.
Le matin quand je me vois dans le miroir, je me dis souvent que je ne rêve pas.
"J’ai été opéré il y a trois mois, j’ai l’impression que ça fait trois ans !" Dylan a vécu la fin 2025 dans un espace-temps revisité. Sa convalescence, prévue sur six mois, avance en accéléré : "Je ne m’attendais pas à voir déjà aussi bien". En revanche, "je n’arrive plus à faire des choses que je faisais à l’aveugle. J’arrivais toujours à me repérer dans l’espace, aujourd’hui, j’ai perdu la proprioception, et je perds tout dans le noir. Je suis déboussolé, c’est ce que j’appelle le combat des sens. Le toucher, le goût et l’odorat avaient pris de la place pour compenser ma vue défaillante, j’ai le sentiment que les choses se réorganisent aujourd’hui".
Revoir, Dylan Vas en rêvait parfois, la nuit. Désormais, "le matin, quand je me vois dans le miroir, je me dis souvent que cette fois, je ne rêve pas". Les progrès ont été constants depuis la sortie de l’hôpital. "On a commencé à espacer les rendez-vous au CHU à 15 jours, puis à un mois, puis à deux mois. J’ai toujours des soins, de la vitamine et des collyres à mettre dans l’œil". La plus grosse inconnue actuelle porte sur le temps qu’il faudra pour remplacer la canine prélevée pour fabriquer la prothèse : après une première greffe d’os de hanche réalisée Marie de Boutray, chirurgienne maxillo-faciale et indispensable binôme du Pr Daïen, il faudra peut-être encore prélever de l’os, greffer, consolider la mâchoire avant un implant. "Je ne le ferai pas", confie Dylan Vas, qui veut tourner la page des blocs chirurgicaux.
Des projets plein la tête
La première fondue mangée sans aide le soir de Noël, la première machine à laver lancée seul, la couleur des plats qu’il prend plaisir à cuisiner, les visages des personnes longtemps restées des voix, les images de films, parfois raccord, parfois décevantes d’un cinéma jusque-là réduit à des bandes audio, les premiers jours de vie en solo "en totale autonomie", la course à pied, les balades, les trajets de bus… "Quand j’ai retrouvé la vue, je me suis dit qu’il fallait que je déguste tout ce que je voyais". Dylan Vas le dit avec enthousiasme : "Je commence une nouvelle vie, celle d’un adulte de 25 ans", qui a passé douze ans dans le noir, et a appris à "voir le monde autrement". À commencer par être "résolument positif", première condition "pour réussir".
Les "phases d’euphorie" alternent avec l’incertitude du moment : "J’ai vécu un émerveillement, puis l’excitation du moment, et ça s’est arrêté. Quand j’ai quitté l’hôpital et que la voiture de ma mère a démarré, que j’ai vu les barrières, les feux rouges, les panneaux, les arbres… j’avais l’impression d’être un enfant, dans un film en accéléré. Aujourd’hui, je suis un peu perdu, je vis au jour le jour, et j’ai plein de choses en tête. Qu’est-ce que j’ai envie de faire dans la vie ? Je vais passer mon diplôme pour pratiquer des massages, je me suis formé pour ça. Mais j’ai aussi envie de revenir à la profession qui me faisait rêver quand j’étais petit, je voulais être soigneur d’animaux".
Vincent Daïen : "On a pris à notre main la technique, qu’on tente encore d’améliorer"
Le Pr Vincent Daïen est chef du service ophtalmologie du CHU de Montpellier.
Comment va Dylan ?
Il a 7 sur 10 à l’œil opéré, 10 en étant corrigé, c’est fabuleux ! Et en créant une optique de 4 mm, 1 mm de plus que ce qui a été possible dans de précédentes interventions, on lui a donné un champ visuel qui permettrait la conduite automobile.
C’est un patient particulier pour vous ?
Je l’ai rencontré pour la première fois alors qu’il venait perdre la vue, il était très jeune. Je lui ai alors dit de garder l’espoir, et aujourd’hui, j’ai pu lui proposer cette technique. J’ai la foi, je crois qu’il va y arriver ! C’est une belle histoire, positive, dans un quotidien particulièrement difficile, tant sur le plan national qu’international, avec les problèmes pour obtenir un budget en France, la guerre en Ukraine…
L’histoire de Dylan a-t-elle motivé d’autres patients éligibles à cette technique ?
Oui, nous avons été énormément sollicités. J’essaie de répondre à tout le monde, et de voir si les personnes sont potentiellement éligibles sur la base du dossier médical qui m’est envoyé. On termine l’année 2025 avec 10 interventions. Notre dernier patient de l’année était un jeune Afghan brûlé aux deux yeux, envoyé par l’AP-HM à Marseille. Je l’ai opéré en novembre. C’est très gratifiant parce qu’on forme une bonne équipe, avec ma collègue Marie de Boutray, chirurgienne maxillo-faciale. On a pris à notre main la technique qu’on tente d’améliorer avec des subtilités. Ce qui est rassurant, c’est que l’opération devient reproductible.
Vous pourriez faire plus d’interventions ?
J’opère aussi 10 cataractes par semaine… il faudrait que je délègue, sachant que c’est une intervention très délicate, qui demande beaucoup de concentration.
Vous avez également opéré deux patients en Afrique…
Oui, et je retourne faire le deuxième temps le 11 janvier. Avec pas mal d’inconnues. Au-delà de la technique opératoire, il faut, dans le temps post-opératoire, appliquer le protocole à la lettre pour avoir un résultat. Nous verrons !
Dylan souhaite aussi "prendre un appartement avec un jardin". Il sait qu’il ne conduira pas, même s’il en a l’autorisation : "J’ai une vision périphérique à 48°, j’aurai trop peur d’un accident". "C’est une réadaptation complète, y compris de la sphère familiale habituée à me protéger, qui doit se mettre en place. On était tout le temps ensemble !"
L’espoir pour les autres
"J’ai fait l’opération pour moi, je médiatise pour les autres… Il y a des choses merveilleuses qui se passent aujourd’hui, si on peut les faire connaître, c’est important… " En acceptant de témoigner, Dylan n’a pas tout gagné : il a croisé des journalistes indélicats, et a accédé à une petite notoriété dont il se serait passé. "Des gens se sont mis à m’arrêter dans la rue, à me dire bravo, mais aussi à me fixer sans un mot. Un inconnu s’est même assis à ma table dans un café pour me poser des questions sur l’opération, sans me demander mon autorisation".
Il a aussi fallu rassurer les sceptiques, et encourager ceux qui hésitent à se faire opérer, même "s’il y a des risques". "J’ai hâte de rencontrer un jeune homme qui souffre de la même maladie que moi, qui doit être réopéré à Montpellier le 7 janvier. On s’est croisé à l’hôpital. Ça fait du bien de parler avec des gens qui ont vécu les mêmes choses, qui ont eu le même parcours de vie". Une personne l’a aussi contacté depuis la Suisse : "Elle m’a remercié de montrer mon oeil, elle a la même histoire que moi mais pour elle c’est une chose impossible". Dylan, lui, a encore "du mal à réaliser" ce qu’il lui arrive.



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