LIVRES "C’est difficile d’avouer qu’on a vécu dans la rue et qu’on est tombé dans la violence extrême" : Sorj Chalandon se met à nu
Dans un roman très personnel et d’une sincérité poignante, l’ancien grand reporter de Libération raconte sa jeunesse déracinée, entre survie dans la rue et violence politique.
Dans ce roman, vous racontez votre fuite à 16 ans du foyer familial, au début des années 70, pour échapper à la violence de votre père que vous appelez l’Autre…
Il a été très compliqué ce livre, c’est difficile d’avouer qu’on a vécu dans la rue et qu’on est tombé dans la violence extrême, j’avais honte. Tout cela méritait réflexion, et cette réflexion, ce sont mes onze romans précédents. Pour raconter le jeune homme qui se venge, il me fallait dire l’enfant battu par un père "minotaure", raciste et antisémite.
Ce livre, c’est le bout du chemin. On claque la porte de chez soi, mais pour aller où ? Je n’avais qu’une culture scolaire, je ne savais rien de la vie, à part que j’y vivais dans la peur. Je suis parti de Lyon avec quelques talismans, un portrait du curé d’Ars, La Nausée de Sartre et Guignol, mon pote secret aussi abîmé que moi. Mon rêve, c’était Ibiza ou Katmandou, prendre la route, rejoindre un lieu où les jeunes étaient respectés et aimés.
La suite, c’est la rue, la faim, le froid, la mendicité… Vous avez vécu un an sans toit ?
Je ne suis pas allé plus loin que Paris, une ville inconnue, et donc hostile. Au début, c’est le printemps, ce sont les squares hantés à l’époque par des mecs en partance pour Katmandou. Tant qu’il fait beau, je me berce de l’idée que je pourrai moi aussi m’en aller. Mais quand l’hiver arrive, je comprends que je ne suis pas un routard, mais un zonard et que je n’irai jamais nulle part. C’est un vide immense.
Je ne sais pas si je vais survivre à ça. Parce qu’à force de nuits, de pluie, de froid et de faim, à force de désillusions, de compagnons d’infortune rencontrés ici ou là qui finissent par te piquer tes maigres effets, tu tombes toujours plus bas… Et c’est la colère qui t’habite qui te permet de survivre. Mais je dois avouer que le pire de la rue, la solitude, le froid et la faim, n’a jamais égalé la terreur que je ressentais à la maison quand l’Autre rentrait le soir et que j’entendais sa toux et ses savates couiner sur le sol.
C’est la colère qui va vous lier à ces militants de la Gauche prolétarienne qui vous tendent la main ?
Oui, cette rencontre s’inscrit au fond dans une continuité. Je ne suis pas marxiste, je ne comprends rien à Lénine ou Mao, mais je me trouve soudain face à des jeunes souriants, qui sont l’inverse de ce qu’est mon père et qui ressemblent tellement à la colère qui m’irrigue. Tout à coup, ces rues qui me font peur deviennent des camarades parce qu’il y a une jeunesse qui vibre dedans, et de cette jeunesse j’en suis. Ils me donnent accès à l’éducation. Et leur violence, elle m’est familière. Parce que j’en viens. Quand on s’affronte avec l’extrême droite et que résonnent ses slogans, c’est l’Autre que j’entends ; il est là dans la multitude avec ce drapeau noir à croix celtique qui n’est pas le mien.
Que reste-t-il de ce jeune homme dans l’homme que vous êtes devenu ?
J’ai 73 ans et je suis hanté pour l’éternité. Mon père poisse encore ma vie et mes nuits. De la rue, je garde la peur d’y retourner. Ça paraît fou, mais c’est comme si je savais qu’en dépit de mon âge, elle m’attendait. Parce que la rue n’aime pas qu’on lui échappe, elle a toujours envie de vous reprendre. Ma colère, elle est intacte. Face à des gens maltraités ou victimes de racisme, j’interviens. Je ne peux pas rester spectateur. Si un jour, je deviens spectateur d’une injustice, c’est que je suis mort. Ce n’est pas possible. La rue m’a forgé un bouclier d’une dureté incroyable.
Kells ou Sorj ?
En quittant le domicile familial, le jeune Sorj a pris le pseudonyme de Kells, en hommage au Livre de Kells, manuscrit enluminé au IXe siècle par un moine irlandais, dont il possédait la reproduction sur une carte postale. Ce sera l’un des talismans qu’il emportera avec lui dans sa fuite. "Kells n’a duré que dans la rue", explique Sorj Chalandon, "dès que j’ai rencontré mes copains de la Gauche prolétarienne, j’ai repris mon prénom Sorj. Ce roman aurait pu s’appeler Le Livre de Sorj, car même si j’ai changé des noms, je suis Kells dans les grandes lignes, mais cela aurait été grotesque".
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