Prix Femina pour Delteil avec Jeanne d'Arc : une "vaste saloperie" selon Breton, comment un scandale littéraire éclate en 1925
L’écrivain audois, avant de s’installer dans l’Hérault, fut lauréat du prix Femina en décembre 1925 avec un livre, "Jeanne d'Arc", qui lui avait attiré les foudres de "la grande presse parisienne, l’Action française, le catholicisme officiel et le surréalisme, Breton en tête".
18 décembre 1925. Il y a cent ans. L’écrivain Joseph Delteil reçoit le prix Femina, dans les salons de Madame la duchesse de Rohan, pour son livre Jeanne d’Arc, qui "devient vite un scandale littéraire et un succès de librairie", raconte l’historien Gilles Gudin de Vallerin. Cinq ans plus tôt, Delteil a débarqué à Paris de son Aude natale. Un grand écart que le petit provincial vit, dit-il, comme "une naissance à la liberté, un strip-tease mental", comme s’il avait réinitialisé la matrice.
"J’étais un paysan à l’état brut […], un simple sauvage, venu tout nu de son patois. J’arrivais en sabots, tout chargé de messe et de raisins. Un ourson mal léché, l’innocent du village" écrira-t-il bien plus tard dans le livre La Deltheillerie. Tout paysan qu’il est, Delteil n’en a pas moins, en lui, une charge transgressive, un mélange détonnant. Il a écrit Jeanne d’Arc dans la pure fibre du surréalisme naissant, "avec un minimum de travail de tête et un maximum de spontanéité", explique-t-il dans un entretien avec Jean-Marie Drot diffusé sur l’ORTF en 1974, un demi-siècle plus tard, avec son accent roulant et rocailleux.
L’idée que Jeanne d'Arc serait venue me souffler à l’oreille certaines phrases ne me déplaît pas tellement
"J’ai toujours eu l’impression que certaines pages de “Jeanne d’Arc” ont été écrites parce que j’entendais des voix, poursuivait-il. Je crois à beaucoup de choses magiques, ésotériques […], l’idée que Jeanne d’Arc serait venue me souffler à l’oreille certaines phrases ne me déplaît pas tellement."
André Breton, "un Hitler des lettres"
Ses oreilles ont sifflé, aussi. Et l’encre a coulé. Les surréalistes, qui avaient adoubé l’auteur dès ses premiers pas littéraires parisiens, le jugent coupable d’un crime de lèse-sainteté, d’une attaque anti-mystique. Ils lui tournent le dos. Voire l’insultent. André Breton, leur chef de file, lui adresse publiquement "une odieuse lettre d’excommunication", résume Gilles Gudin de Vallerin : "Votre “Jeanne d’Arc” est une vaste saloperie […], la question serait de savoir si vous êtes un porc ou un con", lui écrit-il. Delteil, amer, raillera Breton comme "un Hitler des lettres". Les milieux catholiques, dont le croyant Delteil est issu, ne sont pas moins tendres. Le journal La Croix dénonce le "livre sacrilège" d’un auteur "qui déverse sur une des gloires les plus sublimes de la France et de l’Église les images d’un érotisme exaspéré et les expressions les plus grossières […], il nous la dépeint sale de corps et sale de cœur".
"Il y a eu des batailles énormes, on ne se doute pas aujourd’hui comment on pouvait se battre à propos d’un livre", témoigne Delteil à l’ORTF en 1974. "Le prix Femina n’est venu que consacrer le triomphe et la bataille. J’avais déjà avant cela contre moi tout le monde, la grande presse bourgeoise, l’Action française, le catholicisme officiel et le surréalisme, Breton en tête."
Le prix Femina arrive, d’une certaine façon, après la guerre. Le livre est sorti chez Grasset sept mois plus tôt, le 12 mai 1925, mais des extraits avaient été diffusés dès janvier. La lettre de Breton date du 7 avril, et l’exclusion de l’ordre surréaliste du 16 mai. Il continuera à s’en revendiquer malgré tout, "d’accord pour détruire le passé, jeter bas le vieil édifice", promouvoir "le culte de l’instinct, le retour aux sources". Mais "les surréalistes formaient un parti, rigide et discipliné, moi je suis par nature un solitaire, un libertaire". À la fin de sa vie, il ne reniera toujours pas le sulfureux ouvrage, même s’il en avait expurgé des passages dans une réédition. "Si je ne devais n’avoir écrit qu’un livre, je choisirais “Jeanne d’Arc”."
Les fastes et les frasques
Il n’y était pas allé de main morte : il peignait la Pucelle de chair et de sang, "rude paysanne bien saine, pourvue de nichons et de cuisses, sentant fort, parlant direct comme l’auteur en connaissait à Pieusse", résumait Frédéric Jacques Temple, son ami l’écrivain héraultais.
Pieusse, tout près de Limoux, c’est là où il a grandi, à partir de ses quatre ans. Avant ça, il a baigné encore un peu plus dans la terre, à Villar-en-Val, à une trentaine de kilomètres de là. Son père bûcheron et charbonnier l’initie à la nature, à la mousse, aux lézards, aux arbres, aux bruyères. Autant dire que les fastes et les frasques parisiens dépassent ses parents. "Ils ont failli me ramener par les oreilles au bercail, comme un assassin, un bandit", dira Delteil. Lequel ne tardera pas, finalement, à quitter le marigot littéraire et la capitale. Le Sud l’appelait à nouveau : "Je me sens et je me veux cathare, passionnément."
Le néo-paria, sans un sou en poche – il s’était endetté en jouant aux courses de chevaux –, devait soigner à la fois une pleurésie et "une crise morale et mystique". Il se retire en Languedoc dès les années 1930, il s’installe à Grabels en 1937, où il mêle l’écriture à la viticulture. Avant un rebond de notoriété dans les années 1960, il fut longtemps oublié. Qu’importe, il avait retrouvé le paysan à l’état brut, le simple sauvage, venu tout nu de son patois, en sabots.



J'ai déjà un compte
Je me connecteVous souhaitez suivre ce fil de discussion ?
Suivre ce filSouhaitez-vous recevoir une notification lors de la réponse d’un(e) internaute à votre commentaire ?