L’INVITÉE DU DIMANCHE. Editrice indépendante et engagée, Marion Mazauric fait rayonner le Diable à Vauvert depuis 25 ans
La maison d’édition du Diable Vauvert a vu le jour en 2000. Sa fondatrice Marion Mazauric est invitée de la Comédie du Livre de Montpellier.
Elle a toujours refusé d’être prof, comme ses parents et comme de brillantes études de lettres auraient pu l’y inciter, et c’est pourtant dans une école désaffectée qu’elle est venue tenter le diable. Marion Mazauric a installé sa maison d’édition Le Diable Vauvert, il y a tout juste 25 ans, au beau milieu de la Camargue gardoise. A droite des chevaux, à gauche des taureaux, partout des oiseaux qui trouvent dans ce milieu humide et sauvage profusion de nourriture.
Les écrivains qui viennent en résidence à La Laune, commune de Vauvert, ne trouvent assurément pas de distraction susceptible de les détourner de leur ouvrage. Ils sont logés à l’étage, dans ce qui fut jusqu’aux années 70 le logement de fonction de l’instituteur de cette minuscule école du hameau. Au rez-de-chaussée, les sept salariés de la maison d’édition s’agitent. Festival Quais du Polar de Lyon, salon du Livre de Paris, Comédie du Livre de Montpellier prochainement, les rendez-vous s’enchaînent.
Alguazil aux arènes
Entre-temps, pour le week-end pascal, Marion Mazauric aura revêtu son habit d’alguazil pour la feria d’Arles… Une passion pour les chevaux née dans l’adolescence, quand elle voulait être un garçon, se rêvait en cow-boy et se faisait appeler Mario. Dans la cavalerie Bonijol, à Nîmes, elle trouve sa place comme alguazil, ce gendarme de la corrida, qui dans sa tenue noire et son chapeau à plumes, est le représentant sur la piste de l’autorité de la présidence. Elle a à son actif des dizaines de paséos. "Je n’ai pas encore coupé ma coleta", sourit la sexagénaire à la silhouette gracile. Durant toutes ses années parisiennes, la passion taurine était réservée aux seuls week-ends. "Elle a soutenu la tauromachie en éditant aussi des livres sur ce sujet, Marion est toujours passionnée, elle est entière" dit la Nîmoise Sylvie Romieux, avec qui elle a créé la pena Lea Vicens qui soutient la réjonéadora française.
De 1987 à 2000, Marion Mazauric travaillle pour J’ai Lu, à Paris. Une période bénie. "J’ai appris le métier avec Jacques Sadoul. Même si ma toute première expérience d’éditrice remonte à mes années de fac de lettres, à Paris IV, où j’organise un prix de poésie. 250 jeunes participent, on publie un recueil…".
A Marseille, une expérience formatrice
La jeune femme trouve un premier job chez Jeanne Laffite à Marseille. "ça a été un peu mon service militaire ! Elle me dictait des courriers, je la suivais chez son coiffeur et puis on faisait des livres à la main ! Avec de la colle et des ciseaux… J’ai appris énormément." Chez J’ai Lu, où elle débute à 27 ans, elle est priée de se mettre à l’anglais. Lecture d’Hemingway dans le texte, mais aussi stage à San Francisco. "J’ai eu un choc pour cette langue que je découvrais adulte. L’anglais c’est la langue de la nomination, très simple, où l’oral façonne l’écrit. Et en tant qu’éditrice, c’est bien cette littérature vivante qui m’intéresse…"
Revenir au pays
Née en 1960, Marion Mazauric considère appartenir à une génération privilégiée, ayant eu accès à une littérature moins segmentée qu’aujourd’hui. Son mentor chez J’ai Lu Jacques Sadoul estime que l’université a déformé son regard. "Il m’a appris tout ce que j’avais loupé entre 1950 et 1990, ce chaînon manquant de la contre-culture, le fantastique qui, pour moi, est la littérature des origines…"
L’objectif de Marion la Gardoise, si malheureuse à Rouen quand ses parents s’y établissent pour raisons professionnelles, reste de revenir au pays. Dans la bande d’amis de la cavalerie Bonijol, elle rencontre son futur mari, Marc, qui exerce, lui, comme picador. En 1996, ils ont un fils et à 40 ans, elle mène "une vie de fou". Son médecin l’arrête alors qu’elle ne se sent pas malade. "Un copain me dit "créé ta boîte" et je cogite… A ce moment-là, personne ne voit arriver la contre-culture, ça manquait dans l’édition. J’ai mon idée, mais je pars sans rien. Tu es une femme, tu es seule, et tu vas voir les banques… Mes interlocuteurs ne me prennent pas au sérieux."
Une école désaffectée
Le maire de Vauvert, Guy Roca, comprend lui, ce qui se dessine. Très vite, il propose cette école désaffectée dont l’intérêt patrimonial saute aux yeux. Un architecte transforme les lieux, tout en gardant le charme de la vieille école. La mairie est propriétaire, la maison d’édition locataire. Une association de soutien est constituée, les Avocats du Diable, qui imagine en 2007 le Prix Hemingway, remis à chaque feria de Nîmes. Une autre récompense, le prix de la nouvelle érotique devient cette année le prix Jacques Sadoul. "Il était non seulement mon mentor mais le premier en France à publier de la SF, de la romance, du polar, de l’érotique… Il est mort en 2013 et n’a pas eu le temps de voir le Diable s’épanouir, mais je suis très heureuse qu’on ait créé ce nouveau prix portant son nom."
"Quelqu’un sur qui on peut compter par mauvais temps"
25 ans plus tard, Le Diable Vauvert dispose d’un fonds qui représente 35 % des ventes. 4 000 manuscrits arrivent chaque année sur les boites mails de la maison d’édition. 35 seront publiés. Elle décrit ce quart de siècle comme "25 ans de course en montagne, avec trois cols pour souffler". Des succès dus à Nicolas Rey et son Léger passage à vide en 2010, vendu à 100 000 exemplaires, Jean-Paul Didierlaurent et Le liseur du 6 h 27 qui en fera 350 000 au total, et bien sûr Crépuscule de Juan Branco. "C’est un métier de tension, il faut assumer les choix, le côté entonnoir… Je sais toutefois déléguer. J’ai reçu une éducation communiste, mais je crois qu’il y a aussi le côté de l’humilité protestante. Je suis sans doute plus philosophe à 65 ans qu’à 40, mon enthousiasme s’est émoussé, je suis moins énervée mais j’ai toujours de la colère. C’est un métier dur, de plus en plus normatif, mais on a une bonne réputation dans la profession, et auprès des auteurs, pour qui on a mis en place des contrats favorables, même si ça nous impose des numéros d’équilibriste !".
Ce n’est pas Nicolas Rey qui dira le contraire. L’auteur, actuellement en résidence à la Laune, dépeint son éditrice comme "une marraine, une amie. Quelqu’un sur qui on peut compter par mauvais temps. Une des dernières éditrices indépendantes engagées". Dans chacun de ses romans, l’écrivain la fait d’ailleurs apparaître sous le pseudonyme de Clara. Dans Médecine douce, son dernier livre, Clara-Marion "au petit-déjeuner saigne des jeunes capitalistes qu’elle juge trop libéraux ainsi que quelques antispécistes pour boire leur sang à grandes gorgées […] Elle possède cette façon particulière de faire un pas de côté pour regarder les gens, les choses et les oeuvres. Avec sa façon d’aimer l’étrange et le paranormal, même ton histoire, elle sera capable d’en hisser les couleurs." 25 ans que, depuis Vauvert, le Diable rayonne sur le paysage littéraire.




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