"Ils ont tout fait pour nous empêcher d’arriver" : de Rodez à Paris, l’incroyable périple de 48 heures des agriculteurs aveyronnais

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  • Un seul tracteur est parvenu le 8 janvier à rejoindre l’Assemblée nationale à Paris. Et il était siglé du "12", de quoi faire la fierté des Aveyronnais.
    Un seul tracteur est parvenu le 8 janvier à rejoindre l’Assemblée nationale à Paris. Et il était siglé du "12", de quoi faire la fierté des Aveyronnais. Coordination rurale de l’Aveyron
Publié le
Mathieu Roualdès

Partis de l’Aveyron au volant de leurs tracteurs mardi 6 janvier 2026, les agriculteurs de la Coordination rurale ont déjoué les interdictions préfectorales et les barrages policiers pour rejoindre Paris jeudi 8 au matin. Un périple aussi chaotique qu’historique et non sans tensions. Elles ont rejailli jusqu’ici, où l’accès à Rodez a été bloqué durant plusieurs heures également.

Il est cinq heures, jeudi 8 janvier 2026 matin. Paris s’éveille. Non pas sous la neige. Non pas en musique avec Jacques Dutronc. Mais au grondement des tracteurs et au concert des klaxons. Cette fois, ça y est : les agriculteurs en colère sont entrés dans la capitale. Un passage éclair par l’Arc de Triomphe, quelques mètres avalés sur les Champs-Élysées, et le rendez-vous est donné devant l’Assemblée nationale.

Là, une nuée de bonnets jaunes de la Coordination rurale prend à partie la présidente Yaël Braun-Pivet. Les chaînes d’information basculent en direct. Les images tournent en boucle. Mais pour les photographes, le bonheur est ailleurs : un seul tracteur est parvenu à déjouer les interdictions préfectorales pour venir se poser, seul, devant le Palais-Bourbon. Siglé Lacan, aucun doute possible, il vient de l’Aveyron.

C’est celui de Tomy Pradels, précisément. Originaire de Flavin, l’éleveur en bovins viande voit son engin immortalisé par la presse française et internationale. "J’ai dormi caché dans un bois cette nuit. Je suis arrivé à Paris sans les phares et j’ai pu me faufiler dans les ruelles sans me faire attraper", témoigne-t-il dans plusieurs médias. Pour la Coordination rurale locale, l’image fait figure de symbole. Plus que jamais, l’Aveyron s’affiche aux premiers rangs de la colère paysanne. Surtout, elle signe la fin d’un périple de plus de 48 heures, historique, non sans embûches, ni tensions…

Jeu du chat et de la souris

"Ils ont tout fait pour nous empêcher d’arriver à Paris. On a été traités comme des bandits. Je n’ai jamais vu autant de gendarmes, autant de CRS…", lâche à la radio Jérôme Gamel, la voix chargée de fatigue. L’éleveur de vaches limousines du Ségala faisait partie du convoi d’une trentaine de tracteurs au départ de Bozouls, mardi matin, à 9 h 30. À ses côtés : Jérôme, Mickaël, Audrey, et d’autres… Tous membres de la CR12. Et tous prêts à jouer au jeu du chat et de la souris avec les forces de l’ordre, au fil des heures et à mesure que les arrêtés préfectoraux tombaient, interdisant les déplacements de tracteurs. Un premier barrage dans le Cantal. Un deuxième dans le Loiret. Un troisième dans la Nièvre. Et ainsi de suite.

À chaque fois, la même mécanique : déviations, contrôles, demi-tours forcés… Mardi soir, alors que certains Aveyronnais tentent de rejoindre la capitale à travers bois, phares éteints, "comme dans un jeu vidéo", la nouvelle tombe peu après 21 heures. Éloi Nespoulous, le président du syndicat, et Théo Alary ont été interpellés. Ils sont placés en garde à vue à Nemours.

"Je viens d’apprendre ça… c’est dingue. J’ai du mal à y croire", nous confie d’emblée l’un de leurs camarades, joint sur la route. Lui est parvenu à passer entre les mailles du filet avec un petit groupe constitué de Basques et de Corses. Il sera finalement stoppé à Viry-Châtillon, comme d’autres Aveyronnais, à quelques encablures seulement de Paris.

À Rodez, mobilisation à l’aube

Qu’importe. Devant l’Assemblée nationale, il y a le tracteur de Tomy. À ses côtés, quatre autres bonnets jaunes siglés du "12", et un bonnet rose, porté par les femmes de la Coordination rurale aveyronnaise. À midi, la tension retombe partiellement. Les gardes à vue d’Éloi Nespoulous et de Théo Alary sont levées. À Rodez, où une mobilisation de soutien s’était organisée dès l’aube, les barrages sont également levés. Sur tous les giratoires donnant accès au centre-ville, les membres de la CR avaient déversé pneus et autres déchets provoquant des ralentissements un peu partout.

Là encore, le même message, martelé : "On ne lâchera pas". Au micro de BFM, c’est un autre Aveyronnais qui défraie la chronique. Mickaël, éleveur d’ovins dans le Sud-Aveyron, pousse un coup de gueule brutal : "Je dis au gouvernement d’arrêter, car ça va très mal finir… Il va y avoir un coup de fusil, Madame la ministre. Il y en a ras-le-bol…"

La ruée vers Paris a fonctionné. Médiatiquement, c’est certain. Pour les souvenirs et pour l’histoire déjà bien fournie des luttes paysannes en Aveyron, on n’en doute pas non plus. Pour l’efficacité, en revanche, l’interrogation demeure. Lundi, l’Europe doit ratifier le traité du Mercosur, malgré le refus répété d’Emmanuel Macron. Les éleveurs partis à l’assaut de Paris auront à peine eu le temps de reprendre des forces…

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