"Oui, on est des amateurs ! Et depuis 56 ans !" : les géniales confessions de Claudine Fangille avant l’Étoile de Bessèges
Claudine Fangille a les reins solides. La fille du regretté Roland, disparu fin 2019, a retrouvé l’énergie pour organiser la 56e édition de l’Étoile de Bessèges, un an après de prétendus problèmes de sécurité qui avaient entraîné l’abandon de plusieurs équipes. Elle sera à Bellegarde, ce mercredi 4 février, pour donner le départ.
Dans quel état d’esprit êtes-vous avant cette 56e édition, forcément particulière après les événements de l’an dernier ?
On espère être prêt, que tout se passera bien. J’appréhende un peu. L’an dernier, oui, il y a eu des problèmes. Je ne vais pas dire que ça n’a pas été notre faute, mais l’incivilité des gens a causé des problèmes. Pourtant, on n’avait pas changé notre dispositif de sécurité, on n’avait pas eu de soucis les années précédentes. Là, la dame dans sa voiture qui avait causé des soucis a reconnu avoir été arrêtée deux fois. La gendarmerie a dit que c’était un refus d’obtempérer. Donc, comment on fait ? Si une personne ne respecte pas les consignes d’un gendarme…
Quelles mesures avez-vous prises pour améliorer la sécurité ?
Nous aurons vingt motos consacrées à la bulle, et dix motos civiles qui seront là pour signaler les dangers de la route, les îlots (voir par ailleurs). Les autres années, on avait vingt motos pour tout gérer. En termes de coût, on passe de 4 000 à un peu plus de 10 000 euros sur la facture finale pour ce qui est des motos. Forcément, c’est aussi des hébergements, de l’essence et des repas en plus.
Depuis que vous avez repris la main, en 2020, est-ce la première fois que vous appréhendez autant ?
Oui. La première année était difficile, on le sait. Je n’avais pas envie d’être au départ sans papa. J’y étais allée parce que tout le monde souhaitait que ça continue, pour lui.
Le problème, c’est qu’on est à la merci de tout. La grève des agriculteurs nous avait fait annuler une étape, des chutes en ont fait neutraliser une autre… Comme l’ont dit mes proches, mon père a déjà rencontré tous ces problèmes. Mais pas tous la même année. L’an dernier, c’était un tir groupé. Et surtout, tout est médiatisé, tout le monde sait très vite ce qu’il se passe.
On essaie de mettre en place des choses pour qu’il n’y ait plus de problèmes. Mais le risque zéro n’existe pas. Avant, je ne me le disais pas.
"Ça fait 56 ans qu’on ne devrait pas être là, alors"
Qu’est-ce qui vous a fait repartir ?
Je ne voulais pas, à la base. L’Étoile, c’est un bureau, ce n’est pas que moi. Les membres voulaient repartir. J’ai suivi le mouvement, j’ai accepté leur décision. Ce qui fait au chaud au cœur, ce sont tous les messages de soutien qu’on a reçus. Pourtant, le vendredi, quand mon téléphone ne faisait que sonner, je n’osais pas l’ouvrir. Je ne regardais pas les réseaux, où tout le monde disait qu’on était des amateurs, qu’on n’avait pas les épaules et que c’était le chaos. Mais oui, on est des amateurs. Et depuis 56 ans ! Ça fait 56 ans qu’on ne devrait pas être là, alors.
Quel genre de soutien avez-vous reçu ?
Le dimanche soir, à Alès, beaucoup m’ont dit : "Tu devrais regarder ton téléphone. Des gens te soutiennent." Si la course s’arrête le dimanche, pour nous, la semaine n’est pas finie, le temps de tout ranger. Et sur la messagerie de l’Étoile, on avait un nombre de messages de soutiens incroyables de la part d’anonymes. Mais aussi de la Région, du Département, des partenaires. Tous ces gens-là nous ont poussés pour continuer. La sous-préfecture d’Alès a été à l’initiative d’une table ronde avec toutes les personnes concernées. Le responsable du cabinet avait vu un article avec le titre : "L’Étoile va-t-elle s’éteindre ?". Pour lui, il était hors de question que ça s’éteigne. Alors, ils nous ont dit : "Comment vous aider ?"
Et ?
On n’est pas le Tour de France, on n’a pas l’usage exclusif de la chaussée. Nous, la route est coupée dix minutes avant. Un tas de requêtes ont été formulées, avec un parcours précis. Les échanges ont été tops. On a tout validé ensemble. Par exemple, chaque étape passe au moins une fois sur la ligne d’arrivée avant la fin d’étape pour que les coureurs n’aient pas de surprises. Des panneaux sont posés depuis plusieurs jours pour alerter les automobilistes. Tous ces gens-là ont dit qu’ils étaient là pour nous aider, et c’est le cas.
L’Étoile de Bessèges est la première course à étapes d’Europe. Vous êtes forcément sous le feu des projecteurs…
Oui, on se retrouve avec tous les trucs qui nous tombent dessus. Il y a deux semaines, on a reçu un mail de l’UCI. Maintenant, au pied de la rampe de contre-la-montre, il faut un espace de 24 mètres sur 6. Il faut un espace dans lequel les coureurs vont attendre le départ, un autre où ils s’échauffent, et un espace de contrôles. On a dû s’activer pour trouver des barnums et tout mettre en place.
Il y a eu beaucoup de soucis sur d’autres courses cette saison. Cela fait relativiser ?
Non. Le jour du Dauphiné, quand il y a eu le souci avec une voiture au carrefour, on n’était pas devant la télé. Mon téléphone et celui de Romain (Le Roux, gendre et patron de la sécurité de l’Étoile) ont sonné. "Vous avez vu, il n’y a pas que vous." On comprend l’intention des gens. Mais moi, je me dis que, si le Dauphiné a des soucis, ce n’est pas rassurant. C’est la preuve que ça devient de plus en plus compliqué.
Comment avez-vous choisi la liste des équipes, composée "que" de cinq World Tour ?
On aurait pu se retrouver avec moins d’équipes. Elles se plaignent d’avoir un calendrier surchargé parce que l’UCI leur impose de faire toutes les courses World Tour, même en Chine et tout. C’est compliqué pour les équipes d’être sur tous les fronts. Elles ont donc demandé à avoir des jokers. Nous, on comprend. Il y a eu tout un tas de visios pour discuter de tout ça depuis septembre.
"J’ai appris en étant au côté de papa"
Il n’y a donc pas de sanctions contre les équipes qui ont quitté le navire l’an dernier ?
La priorité était d’inviter les équipes qui étaient allées jusqu’au bout et qui ont sauvé l’Étoile. Sans elles, on ne serait pas là aujourd’hui. Après, on a invité les autres, mais elles ne pouvaient pas venir à cause du calendrier. Le malheur des uns a fait le bonheur des autres. Papa disait que l’Étoile permettait à des équipes de découvrir ce genre de courses. On est content de les recevoir.
L’an dernier, il s’était aussi passé quelque chose d’exceptionnel durant la course…
Dans notre malheur et avec huit équipes en moins, j’ai eu une petite fille. Ma fille, Tiphany, m’avait dit : tu verras, j’accoucherai le jour de Bessèges. C’est ce qu’il s’est passé. Elle est née le jour de l’étape de papy. On le prend comme un symbole.
Ce même jour, quand j’ai vu les coureurs sous les trombes d’eau, se réchauffer en vidant leur bidon sur les cuisses et aller en haut du mont Bouquet sans rechigner… Ça a été des guerriers, et ils étaient conscients que s’ils n’allaient pas jusqu’au bout, on n’était plus là l’année prochaine.
Avez-vous déjà pensé à la suite, à confier les clés à quelqu’un d’autre ?
Oui, la logique, c’est que ce soient Tiphany et Romain qui reprennent. Fin 2019, quand on m’a appelé pour me dire que papa était décédé, c’était clair que je ne voulais pas repartir sans lui. C’était impossible. Le bureau voulait continuer, voulait que ce soit moi qui reprenne. Certains voulaient que je la renomme "Étoile de Bessèges Roland Fangille". Mais il n’y a pas besoin, tout le monde sait que l’Étoile, c’est Roland Fangille.
Mes enfants voulaient que je continue l’aventure. Parce que, moi, j’ai appris en étant au côté de papa. Et ma fille m’a dit : "Fais-le pour qu’on puisse apprendre comme tu as appris avec papy." Allez, ok, même si je ne tiendrai pas cinquante ans ! (Rire)
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