VIN, L’ALERTE ROUGE (7/10) : bio, friches, pesticides, "tout le monde triche"… Les confidences chocs d’un viticulteur au bout du rouleau
Midi Libre lance une série d’articles sur l‘avenir de la viticulture en Occitanie. Cet épisode 7 est consacré à Philippe (prénom d’emprunt), viticulteur qui a accepté de nous raconter son quotidien loin des discours convenus. Il explique comment le trop-plein de règlements administratifs et sanitaires aboutit à un simple contournement : on fait mine sur le papier de s’y conformer mais pas dans la réalité. En somme, "de l’hypocrisie pour contenter les écolos."
Viticulteur à bout de nerfs cherche simplification administrative. Il n’est pas le seul, à en croire le mot d’ordre appelant à une manifestation viticole d’envergure le 15 novembre à Béziers. Philippe (prénom d’emprunt) voit la retraite arriver sans rien voir bouger. Ou plutôt si : envahi de normes, de règlements, bien plus qu’au début de sa carrière. La pénibilité au travail, physique et mentale, il connaît.
Le Gardois, qui livre son raisin en cave coopérative, en veut aux "écolos" et à l’État "qui a voulu les amadouer"… Quitte à lui compliquer la tâche à lui "au nom de la sacro-sainte biodiversité". "C’est devenu tellement délicat à gérer que tout le monde triche pour passer à travers les grilles du filet. On te demande de ne pas traiter quand il y a du vent ? Alors tu marques sur ton cahier que tu as traité quand il n’y en avait pas. Pour ne pas être emmerdé, tu joues le jeu, sur le papier. On nous demande de ne pas mélanger les fongicides et les insecticides. Alors, on marque qu’on n’a pas mélangé. C’est de l’hypocrisie pour contenter les écolos. On nous donne des primes pour laisser en friche des terres où peut nicher l’outarde canepetière. Ils identifient des territoires à des endroits où j’ai jamais vu une outarde ! Et ils viennent vérifier ça trois ou quatre fois par an. Ça te fout les boules quand tu vois les budgets !"
Le glyphosate, tueur de problèmes
Philippe n’a pas franchi le cap du bio. "Certains ont fait l’effort, se sont laissé convaincre parce qu’on leur a dit qu’il y avait un vrai marché, mais ils se sont retrouvés avec 20 % de coûts en plus d’exploitation. Et maintenant les négociants leur disent qu’ils ne vont plus payer plus cher. Pour moi, le bio, c’est fini." Cette filière-là, qui avait explosé depuis les années 2000, est en train de stagner depuis cinq ans, entre déconversions (l’abandon du bio) et frein pour ceux qui auraient pu y passer.
Les firmes pharmaceutiques nous promettaient l’Amérique. Au bout d’un moment, la nature se défend, le médicament ne sert plus à rien.
"Quand j’ai commencé à bosser, on utilisait du sulfate comme le bio aujourd’hui, résume le Gardois. Et puis les firmes pharmaceutiques, qui n’avaient aucune marge sur le cuivre, nous ont vendu un produit miracle fongicide, le cursate. Ils nous promettaient l’Amérique. Au bout d’un moment, la nature se défend, le médicament ne sert plus à rien." Le glyphosate est arrivé. Le tueur de problèmes. La solution rêvée, l’herbicide chimique qui vous simplifiait la vie. Sans dire que, potentiellement cancérigène, il pouvait aussi causer la mort. Face aux doutes pour son innocuité sur l’homme, l’utilisation du glyphosate a été encadrée. Des viticulteurs languedociens, pour contourner là encore la règle, allaient se servir en Espagne, ni vu ni connu. C’est plus difficile aujourd’hui, avec le renforcement des contrôles, alors c’est l’art de la débrouille.
"Ils veulent de l’industrie"
"On est limité à deux litres hectare, mais on peut en mettre plus à un endroit et pas du tout à un autre où les vignes sont propres." La sécheresse des dernières années a aussi réglé le problème : moins d’herbes qui poussent, c’est moins de besoins en glyphosate. L’avenir, il le voit en version grand écart : "Ils ne veulent plus de la petite exploitation. Ils veulent conserver des niches, avec un ou deux paysans dans le village qui travaillent seuls, en bio, et de l’autre ils veulent de l’industrie, des grosses exploitations. De toute façon, le foncier, il n’y a que les gros qui peuvent l’acheter maintenant."
Retrouvez ici toute notre série "Vin, l’alerte rouge"
Philippe promet du dégât dans les deux ou trois ans qui viennent. Le stock qui s’accumule en cave, les coopératives ou les indépendants pris à la gorge… "Les gros négociants, il y en a trois ou quatre, vont nous mettre à quatre pattes. La cave qui a son réseau tiendra probablement le coup, mais pas sûr que si le client trouve 20 % moins cher ailleurs il te suive très longtemps. Ceux qui veulent réduire le rendement hectos/hectares se plantent. Ceux qui vont tenir la barre, c’est ceux qui auront le plus de raisins, pas le moins."
L’essentiel
- Les scénarios scientifiques attestent d’une impossibilité de culture de la vigne à l’horizon 2100 ! Et d’ici là, les différents acteurs de la filière parviendront-ils à se mettre d’accord ? Rien de très commun en effet entre le négociant Gérard Bertrand, qui réclame un "plan Marshall" et une irrigation tous azimuts d’un côté, et de l’autre le pionnier de la viticulture languedocienne de qualité, Olivier Jullien, qui alerte sur le fait que l’arrosage devient un non-sens écologique…
- Chute vertigineuse de la consommation et des surfaces agricoles, températures qui pourraient tuer la vigne à moyenne échéance…
- Midi Libre vous embarque en dans une plongée au cœur d’une viticulture qui régnait en maître jusqu’à présent sur le littoral et son arrière-pays. Une série en dix numéros pour décrypter l’urgence viticole.
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