Professeure poignardée à Sanary : "le fait divers de trop", "peur le matin en partant en cours"… Les enseignants d’Occitanie entre colère et angoisse

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  • Au collège de Sanary, ce mercredi, toute une communauté sous le choc après l’agression d’une professeure.
    Au collège de Sanary, ce mercredi, toute une communauté sous le choc après l’agression d’une professeure. MAXPPP - LE PARC VALERIE
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Après la terrible agression au couteau d’une professeure de 60 ans par un élève de 14 ans, mardi dans un collège du Var, la communauté enseignante est sous le choc. Dans l’académie de Montpellier, des professeurs témoignent d’un climat devenu irrespirable. D’autres demandent des mesures pour restaurer la sécurité mais surtout le respect de l’autorité.

Une professeure de 60 ans poignardée à trois reprises par un élève de 14 ans pour avoir rapporté des incidents le concernant sur pronote. Le fait divers qui s’est déroulé mardi dans un collège de Sanary (Var) a une nouvelle fois secoué la communauté éducative. Cette disproportion entre la gravité de l’acte et les faits reprochés – qui relèvent de l’autorité normale d’un professeur – provoque un mélange de colère et de peur chez les enseignants.

25 % d’agressions en plus en 2023

Car cette énième agression vient en écho à une banalisation des armes dans les établissements du secondaire. Plus grave : selon les statistiques des registres santé-sécurité au travail, les agressions déclarées d’enseignants se chiffraient à plus de 900 en 2023 en France, en hausse de 25 %.

Deux fois plus de contrôles de sacs dans l’académie

Le rectorat de l’académie de Montpellier annonce des faits de violence en hausse cette année par rapport à l’année scolaire précédente, sans les chiffrer.

Il précise que depuis un an, la protection fonctionnelle est accordée systématiquement à tous les personnels faisant l’objet de menaces ou de violences. Un service vient d’être créé pour les accompagner dans leurs démarches (santé, écoute, juridique) et 42 emplois supplémentaires (10 postes de CPE et 32 postes d’AED) ont été répartis dans plus d’une cinquantaine d’établissements de l’académie particulièrement exposés aux phénomènes de violence.

Les contrôles visuels des sacs, menés par les personnels au sein des établissements, ont été multipliés par deux cette année, passant de 100 à 200.

Sous l’impulsion du ministre de l’Intérieur de l’époque, Bruno Retailleau, le gouvernement avait mis en place au printemps dernier des opérations de contrôle des sacs à l’entrée des collèges et lycées. Elles se sont traduites officiellement par la saisie de 364 armes blanches et 878 conseils de discipline. Mais on voit bien que ces contrôles aléatoires ne permettent pas d’éviter tous les drames.

"Le tout sécuritaire ne résoudra pas tout"

"C’est un coup de plus, on ressent de la sidération mais aussi une colère qui monte mais le tout sécuritaire ne résoudra pas tout", reconnaît Jordan Homps, professeur dans un collège de Castelnau-le-Lez et représentant du Snes-Fsu, révélant que quelques débrayages ont été effectués ce mercredi dans le Gard. "Les personnels de vie scolaire sont également très touchés par ce risque. Ils savent que maintenant chaque parole est pesée. Il y a une perte du sens de service public chez de plus en plus de parents. Ils ont une approche consumériste, individualiste qui les amènent de plus en plus à sortir du cadre et être agressifs quand leur enfant est mis en cause."

Cyberharcelé par un groupe d’élèves

Comme ses collègues, l’enseignant dénonce le manque de moyens humains, "d’infirmières et de personnel médico-social" pour encadrer les élèves et désamorcer les situations explosives. Jordan Homps sait de quoi il parle, lui qui avait été victime de cyberharcèlement de la part d’un groupe d’élèves dans un collège de Montpellier. "Étant bien informé des procédures à suivre, j’ai pu mettre fin à la situation rapidement mais beaucoup de personnels sont insuffisamment accompagnés."

Menacée de viol et de mort dans un collège de Montpellier

Ancienne professeure de langues dans l’académie, Julie (*) a ainsi quitté l’Éducation après avoir été menacée de viol et de mort par plusieurs élèves dans un collège de quartier sensible à Montpellier : "Quelques jours après l’assassinat de Dominique Bernard à Arras, j’ai tout plaqué pour sauver ma peau."

 

La santé mentale des jeunes au cœur du débat

Les chiffres et les études s’empilent pour accréditer la même conclusion : la santé mentale des jeunes, en particulier des adolescents, ne cesse de se détériorer depuis la crise sanitaire.

En 2024, 45 % des 11-15 ans souffraient de troubles anxieux, dont 8 % de manière sévère. Troubles souvent associés à de l’agressivité. Les chercheurs ne sont pas d’accord sur l’impact des écrans et des réseaux sociaux sur ces comportements.

"À ce jour, il n’y a pas de preuve scientifique qui vienne justifier la panique générale à propos des réseaux sociaux", estime ainsi la psychologue californienne Candice Odgers dans la revue Nature.

l’Inserm et de l’Institut de psychiatrie et neurosciences de Paris, viennent, eux, de publier une étude révélant qu’un usage excessif des réseaux sociaux serait associé à 590 000 cas supplémentaires de dépression chez les jeunes nés entre 1990 et 2012. Cette étude révèle que la prévalence annuelle de la dépression caractérisée chez les adolescents a fortement augmenté, passant de 2 % en 2014 à 9 % en 2021.

Interrogé par franceinfo, le pédopsychiatre Stéphane Clerget est formel : "Il faut plus de personnel qualifié dans les établissements. Des jeunes passant leur temps devant des écrans ne peuvent pas se construire et apprendre à maîtriser leur violence et leur impulsivité sans la présence d’adultes bienveillants à leurs côtés."

"Sanary, c’est le fait divers de trop. Nous sommes très en colère et il faut arrêter de chercher des excuses à l’auteur de cette agression. Elle est intolérable et injustifiable" s’emporte Karim El Ouardi, président académique du Snalc et enseignant dans un lycée professionnel de Perpignan. Pour lui, les enseignants ne sont pas assez soutenus ni protégés.

"Donnez-nous la protection fonctionnelle automatique"

"Il faut remettre l’autorité des enseignants au cœur du système, martèle-t-il. Et pour cela, nous donner une protection fonctionnelle automatique. Actuellement, il faut la demander, se justifier, ça prend un temps fou. Certains collègues ont récemment été convoqués par les gendarmes après une plainte pour avoir confisqué un stylo à un élève. On marche sur la tête… Au Snalc, désormais, nous mettons tous nos enseignants sous protection juridique."

Le syndicat réclame lui aussi des moyens humains, CPE, AED, médecins scolaires, mais aussi "des portiques à l’entrée de chaque établissement pour que les parents n’y rentrent plus comme dans une auberge."

"Liberté d’évaluer remise en cause"

Mêmes demandes du côté de FO. "Il ne faut pas instrumentaliser ce fait divers mais porter nos revendications, estime Mathieu Marchal, son secrétaire académique. Cette hausse incontestable des agressions, verbales et physiques, est le reflet d’une ambiance générale dégradée pour les enseignants, les AESH, les personnels de direction. Une mauvaise note ou une simple remarque peut prendre aujourd’hui des proportions inimaginables sur fond d’autorité contestée."

Et en cascade, une "liberté d’évaluer remise en cause", selon l’enseignant, "surtout avec les réformes du contrôle continu du bac et de Parcoursup qui augmentent la pression sur la notation."

"On est conscient que la mort peut arriver à tout moment"

Au-delà des discours de compassion du ministre de l’Éducation Edouard Geffray, à Sanary, les syndicats attendent des actes. "Les profs sont atterrés. Ils ont peur en partant le matin au travail, résume Mathieu Marchal. C’est une réalité qu’on ne connaissant pas et qui s’accompagne de colère."

"Pour nous, jeunes enseignants, ça nous fait entrer dans le métier d’une drôle de façon, conclut Jordan Homps. Il y a une conscientisation de la mort qui peut arriver à tout moment. On n’a pas choisi de faire ce métier pour courir de tels risques."

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Les commentaires (18)
Diogène Il y a 11 heures Le 05/02/2026 à 18:57

MDL si vous pouvez incitez les enseignants à réunir des états généraux. Il ne faut pas qu'il y ait des tabous on sait pourquoi on en est arrivé là et il y a encore des immmm bêêêê cille
pour soutenir ces lois et jusrisprudence où élever la voix sur un ado qui s'est montré arrogant par exemple, devient un délit.
Il faut bougerIl faut faire bouger Exercer un droit de retrait ne suffira pas, il faut agir.

Diogène Il y a 12 heures Le 05/02/2026 à 18:09

On va droit dans le mur. Certainscommentateurs impliquent les parents mais même ceux qui veulent intervenir lorsque leurs enfants ont de mauvaises réactions (influences extérieures etc)il ne le peuvent pratiquement pas, ils n'ont même pas le droit d'élever la voix, idem pour les enseignant(e)s.
Avant les élèves avaient peur, les parents aussi. Il faut rétablir la situation. Les élèves doivent craindre leurs enseignants, les parents aussi. Ce n'est plus comme avant, si votre ado de 12 ans dit "ce soir je sort", s'il veut vraiment sortir malgré vos conseils et votre interdiction, il sortira quand même, car vous n'avez plus le droit de rien faire.

Diogène Il y a 16 heures Le 05/02/2026 à 14:32

Evidemment, ce sont les autorités (tribuneaux, jusrisprudences) dont l'évolution laxiste a privé parents et enseignants de leur autorité. Car tout comence à l'école et chez les parents.
Je ne suis pas jeune, et quand j'étais scolarisé on n' était pas des
anges, mais je n'ai jamais vu d'actes de violences sur des enseignant(e)s