Les Bleus jugés par Jacques Brunel : "Il n’y avait plus de staff, c’était un cadeau empoisonné"

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  • Jacques Brunel, le prédécesseur de Fabien Galthié, l’assure : "La France possède aujourd’hui des facteurs X dans toutes les lignes."
    Jacques Brunel, le prédécesseur de Fabien Galthié, l’assure : "La France possède aujourd’hui des facteurs X dans toutes les lignes." MAXPPP - David Davies
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Recueilli par Vincent Couture

Les Bleus vus par cinq anciens sélectionneurs (5/5).
À moins de deux ans de la Coupe du monde 2027 en Australie, les regards se portent avec excitation sur le Tournoi des VI Nations et le choc d’ouverture France-Irlande (le 5 février), révélateur suprême pour le titre. Vainqueurs de la compétition l’an dernier, les Bleus ambitionnent désormais le Grand Chelem et, plus loin, le sacre mondial. En sont-ils capables ? Regards croisés en compagnie de cinq anciens sélectionneurs (Pierre Berbizier, Bernard Laporte, Philippe Saint-André, Guy Novès et Jacques Brunel), qui témoignent des attentes, espoirs et déceptions suscités par le XV tricolore.

France-Irlande : "Je ne crois pas à une équipe d’Irlande qui dominerait la France de la tête et des épaules"

Les Bleus ont aujourd’hui un effectif très large, avec une grosse concurrence interne et des jeunes joueurs talentueux qui arrivent sans cesse avec beaucoup de qualité, donc aujourd’hui je trouve qu’il y a un potentiel assez incroyable. Chaque tournoi est difficile mais, malgré tout, je pense qu’on est en mesure d’avoir une équipe compétitive quel que soit le contexte dans lequel on se trouve.

C’est toujours un échec de perdre dans le Tournoi, mais il faut voir comment : est-ce que ce sont des faits de jeu, l’Irlande qui a dominé la partie… Tellement de choses peuvent arriver, mais je ne crois pas à une équipe d’Irlande qui dominerait la France de la tête et des épaules.

Dans cette équipe, Antoine Dupont est l’atout majeur qui, au-delà de ses qualités techniques et physiques, il a un impact fondamental sur l’équipe, même sans beaucoup parler. Dupont est bien plus qu’un joueur, son rayonnement donne confiance.

En face, l’Irlande est capable de maintenir un gros rythme sur de longues séquences, mais je crois les Bleus capables de briser l’adversaire avec une forte défense et une bonne conquête dans les contests. La France a beaucoup d’individualités capables de transformer un match.

Tournoi et Coupe du monde : "Assumer sa suprématie en direct"

Ce Tournoi peut servir à nourrir la confiance et à assumer sa suprématie en Europe. Ce serait déjà un palier de franchi. On sait que l’Afrique du Sud est dominatrice, que les Blacks sont toujours là mais pour rivaliser, il faut gagner le Tournoi.

Après, il ne faut jamais sous-estimer l’Angleterre, mais malgré tout, je trouve que l’équipe de France, au-delà de sa force collective, a beaucoup d’individualités capables de transformer un match et ça, peu d’équipes peuvent le revendiquer.

Les Springboks, c’est une grosse équipe menée par un entraîneur (Rassie Erasmus) qui multiplie les changements stratégiques et sait faire douter l’adversaire. Maintenant, on verra à l’avenir s’ils ont la capacité de renouveler un effectif aussi largement que le nôtre. Je ne sais pas. La France a l’ambition de devenir championne du monde, elle peut l’être. Elle reste l’une des favorites, c’est incontestable.

Le jeu et les joueurs : "Il y a des facteurs x dans toutes les lignes"

On ne peut pas dire qu’il y ait un secteur particulier à améliorer. Des options de jeu ont été prises depuis trois ans, avec beaucoup de jeu au pied par exemple. Certaines possessions, d’après moi, ne correspondent pas à notre histoire et à notre tempérament. Je pense qu’il faut être résolument tourné vers un jeu d’initiative, d’attaque, ce qui n’empêche pas l’alternance. Surtout avec les joueurs qu’on a, il y a des facteurs X dans toutes les lignes.

Jalibert ou Ntamack ? Je ne vais pas dire l’un ou l’autre, j’ai entraîné les deux. L’un et l’autre sont de très grands joueurs qui ont à la fois la capacité d’influencer leurs partenaires et d’impacter l’adversaire, bref d’être décisif. On ne peut pas se passer d’eux, quelle que soit leur utilisation. La concurrence est rude parce que Ntamack profite de sa relation avec Dupont mais Jalibert marche sur l’eau en ce moment. Il y a match, c’est un problème de riches..

Alldritt est absent, mais pour moi, avec l’aura qui l’entoure et son expérience, je ne crois pas qu’il y ait quelqu’un qui puisse le supplanter, pas encore en tout cas. Sinon, beaucoup de joueurs m’intéressent, je suis surpris tous les week-ends de voir des joueurs que je ne connaissais pas et qui brillent au bout de deux matches, ça paraît incroyable. Kalvin Gourgues (centre au Stade toulousain) est celui qui me surprend le plus, il a des qualités bien au-dessus de la moyenne.

Si j’étais sélectionneur… : "J’aurais beaucoup, beaucoup d’ambitions"

Moi, j’ai été sélectionneur plusieurs fois – Italie (2011-16) et France (janvier 2018-novembre 2019). Je ne vais pas renier l’aventure que j’ai vécue avec les Bleus. Mais avec le recul, je me dis que j’ai été fou d’y aller. J’ai débarqué à un mois et demi du tournoi, il n’y avait plus de staff, c’était un cadeau empoisonné.

Il a fallu recréer un staff en très peu de temps, et le coup de pouce n’a pas été avec moi. Premier match, on joue l’Irlande au Stade de France, on mène de deux points à la 78e minute. Belleau rate la touche, on est inattentifs et eux, ils font quarante-deux temps de jeu. Tu m’entends ? Quarante-deux pour arriver dans notre camp. On a perdu (13-15) de deux points dans les arrêts de jeu. Contre l’Irlande, il faut être capable d’enrayer ce côté machine à broyer inexorable. Je l’ai vérifié à mes dépens.

La Coupe du Monde, je pensais… Oui, c’est pareil. Le coup de coude de Vahaamahina, alors qu’on est en train de marquer et de gagner les Gallois (défaite 19-20 en quart de finale du Mondial 2019)… On aurait rencontré l’Afrique du Sud en demie et là, je suis sûr… Les Sud-Afs, on les avait joués en novembre, il s’était passé un truc incroyable.

Même match que face à l’Irlande, on mène à la 78e minute, mêlée en notre faveur à 15 mètres de leur ligne. Ils sont hors-jeu à trois reprises mais l’arbitre Nigel Owens siffle pénalité pour les Boks. Jantjies tape, le ballon rébondit à l’intérieur du terrain le long de la ligne à touche, Penaud le récupère mais l’arbitre dit qu’il est passé en touche et siffle un 50/22. Deux pénaltouches plus loin, ils nous battent de trois points (26-29) sur la sirène.

Le lendemain, je regarde la vidéo, et je m’aperçois qu’à un moment donné le chronomètre s’est arrêté pendant 15 secondes. En fait, le match était fini au moment de la touche. Voilà. Je me dis que si on bat les Gallois, je suis persuadé qu’on peut ensuite battre l’Afrique du Sud. Ça peut entraîner des regrets, mais je n’en ai pas.

Je garde aussi d’autres bons souvenirs. On parlait de Grégory Alldritt, que personne ne connaissait, qui n’avait pas fait le circuit des jeunes, mais que j’ai fait jouer, comme Bourgarit et comme Jalibert, qui avait 19,5 ans et que j’avais découvert à Bordeaux. Peut-être que j’ai permis à certains joueurs de lancer leur carrière.

Si j’étais sélectionneur aujourd’hui, j’aurais beaucoup, beaucoup d’ambition, notamment au regard du potentiel de joueurs qu’il y a.
 

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