PORTRAIT. Midi Libre l'a côtoyée pendant les quatre mois du procès à Avignon : Gisèle Pelicot, l'incroyable survivante de Mazan

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  • Gisèle Pelicot, le 23 octobre 2024, devant les remparts de la cité des Papes à Avignon.
    Gisèle Pelicot, le 23 octobre 2024, devant les remparts de la cité des Papes à Avignon. MIDI LIBRE - François Barrère
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Depuis le 2 septembre, la septuagénaire a forcé l'admiration de tous par son courage et sa détermination à faire de son histoire hors norme un exemple pour tous. Et pour sa volonté de tenter de faire évoluer notre société sur la question du viol et des relations entre les hommes et les femmes. 

L’avenir le retiendra peut-être : c’est à 9 h 35, le 2 septembre 2024, que Gisèle Pelicot est entrée dans l’histoire. À l’instant où elle s’avance en robe d’été, accompagnée de David, Caroline et Florian, ses trois enfants, et de ses avocats, dans la salle bourdonnante de la cour criminelle du Vaucluse.

Elle se montre et ces images déclenchent un tsunami

On le savait depuis 48 h à peine : cet incroyable procès allait, à la surprise de tous, être public. Mais cette silhouette toute fine et élégante envoie alors un message bien plus fort encore. Elle se montre, elle se laisse filmer et photographier par la trentaine de journalistes alors accrédités. Et ces images déclenchent un tsunami, qui en fait en quelques heures le symbole mondial des violences sexuelles faites aux femmes.

2 septembre 2024, Gisèle Pelicot vient d'arriver dans la salle d'audience, avec Florian et Caroline.
2 septembre 2024, Gisèle Pelicot vient d'arriver dans la salle d'audience, avec Florian et Caroline. MIDI LIBRE - François Barrère

D'habitude, une victime de viol, ça se cache

Car d’habitude, une victime de viol, ça se cache. Comme Gisèle Pelicot l’a fait après ce 2 novembre 2020, où sa vie a volé en éclats au commissariat de Carpentras. Elle s’y rend avec son mari, Dominique, qui lui a avoué en pleurs avoir été pris deux mois plus tôt à filmer sous les jupes des clientes d’un supermarché.

"Je lui ai dit, je te pardonne, mais tu vas devoir t’excuser", raconte-t-elle le 5 septembre à la cour. Au commissariat, on les sépare. "Cette image-là me restera gravée à vie. Il monte l’escalier, et je n’ai pas son regard." 

Dominique, l'amour de sa vie

Elle ne le reverra plus pendant quatre ans. Lui, Dominique, l’amour de sa vie, rencontré en 1971. "On a 19 ans, on est tombés éperdument amoureux. Il était très beau, avec ses cheveux longs et sa 2 CV rouge".

Fille d’officier militaire, Gisèle est née en 1952, à Villingen, l’un des fiefs des forces françaises en Allemagne, dans le sud du pays. "Avec une éducation classique, oui. Des repères, des valeurs. J’ai toujours été une femme coquette, même quand je vais faire mon marché, ça a toujours été ma façon d’être. J’ai toujours aimé avoir un intérieur bien tenu, je me suis toujours intéressée à la littérature, à la musique classique."

Mazan et le château du Marquis de Sade

 Un vrai socle, face aux épreuves. "Ma mère était malade, je l’ai perdue, j’avais 9 ans." À 16 ans, elle entre dans la vie active, fera carrière à EDF, épouse Dominique à 20 ans, devient maman, trois fois, grand-mère, sept fois. Retraitée ensuite à Mazan, ce village du Vaucluse dont le château, est-ce vraiment un hasard, était celui de la famille du Marquis de Sade.

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Elle ne se doute de rien. "J’ai aimé cet homme pendant cinquante ans." Avec quelques orages. Ses infidélités à lui, cette aventure de quelques mois avec un amant, pour elle.  "Je suis revenue parce que j’aimais toujours M. Pelicot. Je pensais finir ma vie avec ce père exceptionnel."

Dominique Pelicot, dans le box de la cour criminelle du Vaucluse.
Dominique Pelicot, dans le box de la cour criminelle du Vaucluse. MIDI LIBRE - Aline Champsaur

Des dizaines d'hommes qui défilent dans son lit

Tout s’effondre quand la police lui révèle ce qu’elle subit à son insu depuis dix ans. La soumission chimique, les centaines de viols conjugaux, les dizaines d’hommes qui défilent dans son lit à Mazan. "À cet instant, je n’ai qu’une envie, c’est disparaître, me retrouver chez moi avec mon petit chien."

 Deux jours plus tard, elle quitte définitivement sa maison. "J’ai eu besoin de tourner la clé pour me dire que je ne reviendrai jamais à Mazan." Elle prend le train pour se réfugier chez ses enfants  "comme une gamine de 20 ans qui revient vivre chez ses parents. C’est surréaliste."

Il lui reste une valise et son chien

Son fils aîné, David, en reste bouleversé. "Je retrouve un petit bout de femme frêle, fragile, complètement perdue. J’ai cette image très forte de maman. Il lui reste une valise et son chien. Ça vie se résume à ça." 

Elle reste longtemps chez l’un, chez l’autre. "Je n’ai jamais vu maman pleurer une seule fois en quatre mois", dit Florian. "Elle faisait trois ou quatre balades d’une heure chaque jour. J’ai appris plus tard que c’est là qu’elle criait et hurlait sa colère, seule avec son chien".

Elle le confirme un jour à la barre. "Chaque individu cherche sa thérapie. Moi ça passait par la marche, la musique et le chocolat."

Chez son psy, chaque semaine

Un an plus tard, elle se réfugie, seule, dans un village où on lui prête une résidence secondaire. Elle y loue ensuite une petite maison. S’y fait de nouveaux amis. "Il s’y crée un climat de confiance. Petit à petit, je commence à me reconstruire. À leur raconter mon histoire."  

Une épreuve quotidienne à laquelle elle fait face avec courage.
Une épreuve quotidienne à laquelle elle fait face avec courage. MIDI LIBRE - François Barrère

Chaque semaine, elle va chez son psychiatre, d’où son absence le lundi aux audiences d’Avignon. Sur les bancs de la presse, on blague en guettant chaque jour sa nouvelle tenue. On se salue, on s’observe. On frémit, lorsqu’elle est applaudie pour la première fois par le public, le 17 septembre. Le rituel devient quotidien, et une semaine plus tard, Gisèle enlève ses lunettes noires, offrant son regard à chacun.

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Des images sinistres et obscènes

"Pendant quatre ans, vous ne m’avez pas vue dans les medias. Maintenant, j’ai cheminé, et je me suis dit que cette affaire ne devait plus jamais se reproduire, que mon exemple devait servir aux autres." Alors on la voit. Et on l’entend aussi, quand la cour veut limiter la diffusion de ces images sinistres et obscènes, si mal filmées par son mari.

"J’ai visionné toutes ces vidéos en mai, elles ont toutes plus atroces les unes que les autres. C’est inimaginable ce que j’ai pu subir. Ce qui m’importe, c’est qu’elles soient diffusées dans cette salle." La cour s’inclinera.

Sur l'écran, on martyrise son corps

Jeudi 19 septembre, 16 h 30, reprise de l’audience où la première vidéo va être projetée. Une nouvelle épreuve pour elle. Gisèle Pelicot passe à côté du banc de la presse, se retourne, sourit, nous lâche : "Bon, courage, hein ?" On reste ébahi. Elle est plongée sur son téléphone quand sur l’écran, on martyrise son corps. Par instants, elle jette un coup d’œil.

"Ces vidéos, je ne les regarde plus. J’ai tout visionné. J’ai vu les pinces. La courgette. Les sex-toys", dit-elle, le 23 octobre. Pendant les longues journées où ces horreurs s’enchaînent, on croise pourtant aussi parfois son regard perdu, désemparé.

Le sourire sous les applaudissements

Le sourire revient quand elle sort, sous les applaudissements. "C’est incroyable comme ça lui fait du bien", souffle, épaté, Maître Antoine Camus.

Des bouquets offerts tous les jours au tribunal.
Des bouquets offerts tous les jours au tribunal. MIDI LIBRE - FRANCOIS BARRERE

Et chaque jour, elle reçoit son courrier. Madame Gisèle Pelicot, tribunal, Avignon, France. "Hier, c’était un foulard d’Australie, aujourd’hui une lettre des femmes du Kurdistan irakien", liste l’avocat.

Et puis elle a cette force de l’acier, face à la violence de l’audience et de la défense. Elle l’a dit au premier jour : "à l’intérieur de moi, je suis un champ de ruine. Seule la façade est solide".

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"On cherche à me piéger"

Mais personne ne la déstabilise. Il y a viol et viol, a dit un avocat ? "Un viol est un viol, je trouve cela absolument abject." Il répond qu’elle se fait "le relais des médias", se dit mal compris par la presse, dehors. "Non, c’était dans cette salle !" Une avocate fait diffuser des photos intimes, étrangères aux faits. "Si on cherche à me piéger, ça ne va pas me déstabiliser pour autant." 

"Vous m’avez dit que j’étais complice !", lance-t-elle à une autre. "Jamais", rétorque la pénaliste. "Ce n’est pas vraiment ce que j’ai compris", tranche Gisèle.

Elle trouve les mots justes, pour expliquer ce qu’est le viol. "J’ai été sacrifiée sur l’autel du vice. J’étais une femme morte sur un lit, et ces hommes me souillent, comme un sac-poubelle. Ce n’est pas pour moi que je lève le huis clos. C’est pour toutes les autres femmes", dit-elle lors de sa première intervention.

Le vécu douloureux des victimes de viol

Bouleversée, après la plaidoirie de ses avocats.
Bouleversée, après la plaidoirie de ses avocats. MIDI LIBRE - François Barrère

"Depuis que je suis arrivée dans cette salle d’audience, je me sens humiliée", dit-elle dix jours plus tard. "J’ai l’impression que la coupable c’est moi, et que les 50 victimes sont derrière. Je comprends que les victimes de viol ne portent pas plainte, parce qu’on passe par un déballage où on essaie d’insulter les victimes." 

Le 23 octobre, après un nouveau feu roulant de questions, elle soupire, en marchant le long des remparts d’Avignon. " Pff, être toute seule, face à ces fauves…" Puis elle sourit, face à l’objectif, et remercie. Il lui faut une photo : la BBC l’a choisie comme l’une des 100 femmes "inspirantes et influentes de 2024" dans le monde.

Les réquisitions ? "Je les trouve justifiées"

Après les réquisitions, le 27 novembre, elle lâche en aparté. "Je les trouve justifiées. Quand on entend les avocats se plaindre qu’elles sont trop élevées, vraiment, il faut voir ce qu’ils m’ont fait. Et tous ceux qui disent qu’ils ont été drogués, franchement, comment on peut les croire ?"

 Elle rigole un peu plus tard, après une plaidoirie. "Alors lui, c’était vraiment lunaire. Le patriarcat dans toute sa splendeur. J’espère qu’ils ne seront pas tous comme ça."

Son nom appartient désormais à l'Histoire

 Le 19 décembre après le verdict, elle parle au monde entier devant 350 journalistes. "J’ai voulu, en ouvrant les portes de ce procès le 2 septembre dernier, que la société puisse se saisir des débats qui s’y sont tenus. Je n’ai jamais regretté cette décision."

 À l’ouverture de l’audience, elle était catégorique : "Jusqu’à la fin de ce procès je serai Gisèle Pelicot. Je reprendrai mon nom de jeune fille après." Pas certain que ce soit possible : ce nom-là appartient désormais à l’Histoire.

Un visage et un nom entrés dans l'histoire.
Un visage et un nom entrés dans l'histoire. MIDI LIBRE - François Barrère

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